INFO VILLE-MARIE
 
Brève histoire de la démocratie à Montréal

Quoi de mieux qu’une élection qui point à l’horizon pour prendre le temps d’apprécier l’évolution du système politique qui est le nôtre, depuis ses origines jusqu’à nos jours ? Alors que la date du 1er novembre approche à grands pas, il serait bon de faire un retour en arrière afin de voir comment notre ville est devenue l’entité politique que l’on connaît aujourd’hui.

Première constatation : Montréal, à l’instar de toutes les grandes villes du monde, a mis du temps avant d’adopter le mode de gouvernement qui est maintenant le sien. En effet, la métropole a dû attendre jusqu’en 1832 avant d’obtenir le statut de municipalité. Avant cela, la ville était régie par des gouverneurs, français d’abord, puis anglais. Il a fallu attendre la fin du 18e siècle, avec la création de la province du Bas-Canada, pour assister à des changements. La gestion des affaires municipales est alors confiée à des juges de paix, dont les tâches consistaient essentiellement à faire appliquer des lois adoptées par d’autres. Comme on peut le constater, on était encore loin du système de représentation qui nous est familier.

C’est donc l’attribution d’une première charte qui a pu permettre aux citoyens de Montréal d’élire leurs représentants. Conférée en 1832, mais effective un an plus tard, cette reconnaissance légale marque la naissance de la mairie de Montréal. Un autre pas d’importance est franchi lorsque, le 3 juin 1833, se tiennent les premières élections municipales. Pour l’occasion, la ville est divisée en huit secteurs. Chacun de ces secteurs se voit attribuer deux élus, qui doivent siéger au Conseil municipal. On constate toutefois qu’un écart existe entre les pratiques d’hier et d’aujourd’hui, notamment en matière de droit de vote. À l’époque, il fallait en fait satisfaire à plusieurs critères, dont celui d’être propriétaire, pour avoir le droit de se présenter aux urnes. Il n’y avait donc qu’un maigre vingt pour cent de la population mâle et adulte qui pouvait aller voter. Dans les faits, seulement 42 électeurs ont rempli leur devoir de citoyen en ce jour de juin 1833, la plupart des candidats étant d’ailleurs élus par acclamation.

Autre détail d’importance : le maire, lors de ce premier scrutin, n’était pas choisi par la population, mais plutôt par ses collègues, tout comme lui élus au Conseil. C’est donc de cette manière que Jacques Viger (1787-1858) est devenu la première personne à occuper le fauteuil de maire de Montréal. Il pavait ainsi la voie aux quarante dignitaires qui lui ont succédé depuis. Fait à noter : il fallut attendre jusqu’en 1852 avant de voir un maire élu par ses concitoyens, tandis que Charles Wilson était choisi premier magistrat de la ville.

Ces premiers balbutiements de la démocratie dans la métropole firent progressivement l’objet de corrections diverses tenant compte des besoins changeants d’une ville en pleine expansion. Témoins de cette mutation, l’extension du droit de vote, d’abord aux locataires ayant payé leurs taxes (1860), ensuite aux femmes célibataires et aux veuves, propriétaires dans un premier temps (1889), puis locataires (1899). Les femmes mariées, quant à elles, devront patienter jusqu’en 1934 avant de se voir octroyer les mêmes privilèges. Finalement, en 1968, le principe du suffrage universel s’impose, tout un chacun pouvant désormais faire entendre sa voix au profit du candidat de son choix.

Comme on peut le constater, la seconde moitié du 19e siècle est pour le moins fertile en matière de réévaluation des façons de faire au municipal. C’est en effet durant cette même période qu’on introduit le principe du vote secret, déjà de mise au Québec depuis 1875, mais retenu à Montréal en 1889 seulement. On tente également d’adopter différentes mesures pour enrayer les irrégularités et la violence lors des élections, avec des résultats pas toujours concluants. Enfin, les autorités municipales prennent les grands moyens pour se faire reconnaître, en s’inscrivant de façon tangible dans le paysage montréalais avec l’érection d’un hôtel de ville des plus prestigieux, sis sur le site du bâtiment du même nom qu’on connaît aujourd’hui.

Évidemment, le 20e siècle n’est pas en reste en matière d’innovations sur la scène municipale. Outre l’attribution du droit de vote à l’ensemble des citoyens de la ville, l’un des changements les plus marquants du siècle dernier reste la création, en 1921, du comité exécutif, sur lequel siègent les élus responsables des grands dossiers. En fait, le Bureau des commissaires, l’ancêtre de cette instance, avait déjà été institué en 1909, par voie référendaire, à la suite du dépôt d’un rapport d’enquête. Chose étrange pour nous qui regardons tout cela aujourd’hui : le comité exécutif a longtemps tenu le maire à bonne distance, ce dernier n’étant autorisé à siéger en son sein qu’en 1949. Il faudra même attendre jusqu’en 1962 avant que le premier magistrat de la ville puisse nommer ceux et (éventuellement) celles auxquels il souhaite confier les rênes de la municipalité.

Finalement, un apport non-quantifiable, mais des plus notables en politique municipale, reste sans contredit l’essor des regroupements de citoyens. Ceux-ci faisaient déjà sentir leur présence par le biais d’associations ouvrières à la fin du 19e siècle, mais c’est sans contredit durant les cent ans qui suivent que leur action s’affirme avec le plus de vigueur. Ce sont eux, en effet, qui sont à l’origine de grands mouvements de réformes, comme celui qui mène à la création du Bureau des commissaires, en 1909. Des gens d’affaires s’unissent alors pour lutter contre le patronage et la tendance chez certains élus à privilégier les intérêts locaux à des fins électoralistes. Leurs efforts finissent par être récompensés avec le dépôt d’un rapport d’enquête qui amène des changements concrets sur la scène municipale. Là ne s’arrête cependant pas l’apport des citoyens, qui restent aux aguets, comme en fait foi leur rôle dans la naissance du Comité de la moralité publique dans les années ’50, pour la mise en lumière des liens existants entre la pègre et les forces de l’ordre. Ce nouveau mouvement de réforme mènera même à la mise sur pied d’une formation politique, la Ligue d’action civique, qui, avec Jean Drapeau à sa tête, remportera les élections de 1954.

Ironiquement, ce coup d’éclat marquera pour un temps un certain ralentissement en matière de militantisme civique. En effet, le retour du maire Drapeau à l’Hôtel de ville coïncide avec une diminution de l’importance symbolique et pratique des regroupements de citoyens. L’homme qui amène à Montréal le métro, l’Exposition universelle et les Jeux olympiques, n’aime pas qu’on questionne ses décisions. Le contexte semble d’ailleurs lui être favorable, puisqu’on assiste durant les années ’60 à la quasi-disparition des élus indépendants, qui constituaient toujours en 1960 le tiers de la députation municipale. C’est désormais les grandes formations politiques et ceux qui les dirigent qui donneront le ton sur la scène locale. Ce resserrement de la scène publique ne fait pas l’affaire de tout le monde, comme en témoigne la création du Front d’action politique, constitué de citoyens qui contestent l’autorité du maire Drapeau. Les événements d’Octobre ’70 freinent cependant leurs ardeurs, au profit de leur adversaire. Ce dernier doit cependant affronter de nouveaux opposants réunis au sein du Rassemblement des citoyens et des citoyennes de Montréal (RCM). Ce parti s’impose progressivement sur l’échiquier municipal, en étant à l’écoute des préoccupations citoyennes et en proposant des réformes en profondeur des façons de faire de la politique à l’Hôtel de ville. En 1986, le Rassemblement, dirigé par Jean Doré, gagne les élections, ce qui amène l’adoption d’une série de mesures axés sur la démocratisation et les services de proximité. Du nombre, on compte notamment l’adoption d’une politique-cadre en matière de consultation publique (1988), l’implantation des bureaux Accès Montréal, ainsi que la simplification des procédures à suivre pour qu’un citoyen puisse interroger un élu durant une séance du Conseil.

Force est donc de l’admettre, la démocratie municipale a effectué un long parcours avant de prendre les traits qu’on lui connaît aujourd’hui. Au fil des décennies, voire même des siècles, elle a fini par faire son chemin jusqu’à nous, de sorte que, chacun, chacune peut désormais faire valoir son point de vue et entendre sa voix. Aux citoyennes et aux citoyens de s’assurer que ce droit demeure le leur pour longtemps encore !

Sources :
Centre d’histoire de Montréal
Dagenais, Michèle. La démocratie à Montréal, de 1830 à nos jours. Montréal : Ville de Montréal, 1992, 52 pages.
Ministère des Affaires municipales, Régions et Occupation du territoire